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DEPENDANCE, INDEPENDANCE ET INTERDEPENDANCE, CHRONIQUE n°III par Jean Bernabé
21-02-2010

jeanbernabe.jpgIII. Entre absolutisme et relativisme : Quels cheminements vers un avenir possible pour la Martinique.

Il n’est pas inutile de rappeler que ces chroniques ne se veulent ni donneuses de leçons, ni distributrices de bons ou de mauvais points. J’entends me livrer librement au travers de ces interventions hebdomadaires à une analyse de la situation politique de notre pays en essayant de m’accrocher aux règles du bon sens et de l’honnêteté et ce, en espérant être porté le plus souvent possible par les vents favorables de la perspicacité citoyenne. Aussi accepterais-je volontiers d’être traité de politologue du dimanche. Encore qu’à cet égard, je resterais mieux loti que les politologues patentés. En effet, pour éclairer le bon peuple, ces derniers n’interviennent que les dimanches d’élection entre 20h et 22 h. Que mes collègues de l’Université des Antilles et de la Guyane spécialistes de la science politique ne voient pas malice en ces propos. Tout au plus une amicale taquinerie !


Les idéologies du statut

 

Il y a lieu de procéder ici à un rappel préliminaire concernant les différentes idéologies relatives au statut de la Martinique.

Pour les départementalistes martiniquais, la question de la nation ne se pose qu’en consonance avec la nation française, jacobine entre toutes. Du coup, le concept d’autonomie appliqué à la Martinique leur apparaît à ce jour comme non pertinent et celui d’indépendance n’a de sens que par référence à l’indépendance de la France : la partie d’un tout indépendant ne pouvant être qu’inscrite dans l’indépendance, la Martinique est considérée comme participant tout naturellement à l’indépendance d’une entité indépendante. Une entité, bien entendue exempte, voire exonérée, idéologie oblige, de tout vestige colonial. Voire ! Cet intégrationnisme-là constitue comme une sorte d’état de nature retrouvé. Bref, aux yeux de ses tenants, le problème de l’identité et de l’appartenance posé en termes martiniquais est un faux problème, forgé par une idéologie anti-française. Rien de moins ! Pour ce qui est des autonomistes, ils sont eux aussi intégrationnistes. Leur intégrationnisme se nuance toutefois d’un différencialisme au terme duquel, tout en admettant l’insertion de la nation martiniquaise dans la nation française, ils revendiquent une certaine latitude en rapport avec une spécificité liée tant à la géographie (ultrapéripéhricité) qu’à l’histoire (source de diversité et d’identité ethnoculturelle). Pour eux la compatibilité entre nation française et nation martiniquaise ne peut se manifester dans toute son ampleur et son évidence qu’au prix d’un certain nombre de correctifs. Nier leur spécificité et leur refuser toute marge de manoeuvre est assimilable à une séquelle coloniale, à combattre. Ce combat fut celui d’Aimé Césaire, qui sans stigmatiser l’indépendance ou encore la reléguer aux oubliettes de l’histoire, a choisi la voie de l’autonomie en toute raison géopolitique (convoitise de l’ogre américain dans le contexte de la guerre froide et de la bipartition du monde), et aussi par attachement affectif autant que culturel et intellectuel au pays des Droits de l’Homme et du Citoyen.

S’agissant enfin des indépendantistes, le rapport de force est tel qu’ils savent pertinemment ne pas pouvoir récuser le passage tactique par l’autonomisme. A leurs yeux, il y a incompatibilité entre l’appartenance à la nation française et l’appartenance à la nation martiniquaise. Ce sont donc des séparatistes, puisque selon eux la nation martiniquaise doit s’assortir d’un Etat, lequel ne peut être que différent de l’Etat français. L’option d’un Etat martiniquais associé à l’Etat français n’ayant pas été ouverte, il n’y adonc pas lieu ici de la mettre en perspective, surtout dans un contexte où l’électorat martiniquais vient d’exprimer à 80% son indépendantophobie.

Des idéologies statutaires aux réalités objectives

 

Il est évident que si la nation française, renonçant à son jacobinisme, reconnaissait en son sein, comme le fait la constitution espagnole, la possibilité théorique de plusieurs nations régies par un même Etat, les actuels départementalistes deviendraient ipso facto des autonomistes, à la différence idéologique près que pour eux, le lien à la nation française continuerait à rester exempt de toute imputation colonialiste. Cela dit, les indépendantistes étant autonomistes par tactique, on se retrouverait alors dans une situation où l’autonomisme serait le seul cadre politique pragmatique dans lequel fonctionnerait, pour un temps indéterminé, notre pays.

En réalité, il n’était nullement besoin d’élaborer cette hypothèse anti-jacobine pour habiliter, à l’usage du champ politique martiniquais, un cas de figure marqué majoritairement par l’autonomisme non seulement dans son acception absolutiste (celle du PPM, par exemple), mais aussi dans sa version relativiste (celle actuelle du MIM, par exemple, et celle encore en gésine – jusques à quand ? – de la droite dite départementaliste. En effet, les indépendantistes qui y adhèrent objectivement ne le font qu’en y voyant un événement circonstanciel, une étape imprévue d’un itinéraire aux ambitions plus vastes. Quant aux actuels départementalistes intégrationnistes, même si beaucoup d’entre eux ne l’avouent pas (encore), ils sont amenés à être d’autant moins « purs et durs » que la population vient, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, de rejeter à 80% l’évolution vers le séparatisme. Ainsi que je viens de le montrer, le terme « nation » n’étant pas plus séparatiste qu’intégrationniste, gageons que, si les partisans de l’immobilisme départementaliste sont condamnés à rester allergiques à l’idée de « nation martiniquaise au sein de la nation française », en revanche, les plus avisés franchiront un jour ou l’autre la ligne qui partage l’entité martiniquaise entre le qualificatif vague de communauté et celui de nation, beaucoup plus valorisant ! Cela dit, l’idée de nation comporte un versant négatif, obscur et un versant positif, solaire. Le premier, refoulé en chaque martiniquais, s’exprime par un chauvinisme et une xénophobie compensatoire dont les premières victimes sont notamment nos voisins caribéens. Le second, celui-là même qui est nécessaire à la manifestation de notre esprit de responsabilité et de solidarité ainsi qu’à un respect accru de nous-mêmes, reste encore étranger aux larges masses. Il n’est pas impossible qu’une expérience, au sein de la nation française, plus ancienne et plus sûre d’elle-même, malgré les « dérives identitaires » qui l’obscurcissent depuis quelque temps, soit de nature à permettre à un « nationalisme » martiniquais de se développer selon le mode de l’ouverture, de la solidarité. Et par là même de permettre aux Martiniquais de donner un sens plus fort, plus profond à leur combat pour le progrès.

Chacun comprendra, compte tenu de la donne psycho-politique actuelle objectivement entérinée par les résultats de la récente consultation, qu’une insertion de « la nation martiniquaise dans la nation française » constitue une avancée. C’est aussi une chance, car elle comporte les garde-fous que les larges masses réclament pour accepter un parcours vers plus de prise sur son propre destin. Même si la chose ne semble pas encore évidente à tous, l’intégration de l’idée de nation martiniquaise dans son acception ouverte (arc-en-ciel, pourquoi pas, mais sur des bases assurées) est appelée à constituer la prochaine frontière entre une droite archaïque et une mouvance politique plus novatrice allant de que l’on nomme traditionnellement « centre » à ce qui est habituellement désigné sous la dénomination de gauche et d’extrême-gauche (toutes notions que je m’appliquerai à analyser de façon critique dans une prochaine chronique). Il y a lieu de penser que le passage de la droite départementaliste, nécessaire, me semble-t-il, autant qu’inexorable, correspondra à une mutation de même nature que le passage de la très grande majorité des royalistes français du refus de la république à son acceptation. Parallélisme à méditer !

Par ailleurs, compte tenu de la nécessaire dynamique de la future assemblée unique issue de la consultation du 24 janvier 2010 (en dépit du caractère cosmétique de cette modification), on peut, dès lors, considérer l’autonomisme comme devant être à plus ou moins court terme le cadre opératoire, voire le dénominateur commun, de notre vie politique pendant une durée dont nous ne pouvons prévoir les limites. Nous devrons donc penser l’aménagement de notre réalité politique en dehors des absolutismes partisans, départementalistes, autonomistes ou indépendantistes, mais aussi à distance des postures relativistes et circonstancielles. En nous accrochant au réel, non par opportunisme, mais par sens de l’opportunité.

Les différents partis politiques auront l’ardente obligation, sans pour autant renier leurs fondamentaux idéologiques, d’affronter et de penser notre réalité de façon pragmatique. Cela passe par une critique sans complaisance des insuffisances stratégiques sous-jacentes aux différents positionnements avérés (départementalistes, autonomistes et indépendantistes), au regard de leur objectif avoué, voire proclamé : la défense et sauvegarde de la Martinique. À l’heure, en effet, où la démocratie à la Martinique sans totalement l’éradiquer, a depuis quelques décennies pris le pas sur l’oligarchisme béké, source de « profitation » voire de corruption, cette défense et cette sauvegarde ne sont-elles pas la motivation dont se parent tous les hommes politiques qui font la pêche aux voix des citoyens ? On comprendrait mal que des hommes politiques promettent à leurs électeurs de les conduire à la catastrophe, même s’ils se trouvent les conduire objectivement sur une telle voie.

Ma présente approche critique serait inefficace, voire inutile et, par voie de conséquence, prétentieuse si elle ne devait ouvrir la voie à une relance non pas rhétorique mais en acte de la responsabilité martiniquaise, face à l’urgence mortifère des défis auxquels notre pays se trouve confronté. Il conviendra donc d’analyser les différentes stratégies de défense et de sauvegarde de la Martinique et leurs insuffisances, avant de tenter des propositions visant, sinon à relancer, du moins à resituer le jeu politique dans sa dimension la plus démocratique, c’est-à-dire la plus proche des intérêts collectifs. Il y a lieu de cheminer entre les postures absolutistes et les errements relativistes afin de s’ancrer dans « la réalité du réel » martiniquais. Nul ne l’ignore : le réel est une construction de l’esprit. En sorte que s’il est très courant de s’imaginer en phase avec lui, il s’avère bien plus difficile d’amasser les éléments qui assurent à sa construction cohérence, productivité et efficacité. La sanction du regard jeté par l’analyste sur le paysage politique martiniquais réside assurément dans sa capacité sinon à capter le réel, du moins à en faire fonctionner les contradictions. Au fond, la politique, est-ce autre chose que se confronter au réel, le travailler et lui faire produire du lien social ?

Prochain article :

Dépendance, indépendance, interdépendance

IV/ Les diverses stratégies de défense et sauvegarde de la Martinique et leurs insuffisances : départementalisme et autonomisme

 
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