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Aimé Césaire - Une traversée paradoxale du siècle
24-04-2007
Bonsoir à tous,
Je viens donc m’entretenir avec vous ce soir de mon livre intitulé « Aimé Césaire—Une traversée paradoxale du siècle », livre qui avait paru pour la première fois en 1992 – il y a donc 14 ans – aux éditions Stock et qui reparaît aujourd’hui aux éditions Ecriture. Je tiens à remercier mon ami André Lucrèce d’avoir bien voulu accepter le rôle de contradicteur, car il ne s’agira pas pour moi de venir délivrer un message à sens unique, mais de soumettre un texte que j’ai écrit avec mes tripes et avec mon esprit tout à la fois à la critique publique. André Lucrèce qui vient d’ailleurs de publier aux éditions HC un très beau roman, La Sainteté du monde, que je recommande à tous.

Venons-en donc au fait !…Vous vous souvenez sans doute que lors de sa première parution mon livre avait suscité une énorme polémique puisque j’avais été carrément accusé par certains de parricide. Quel crime plus grand, en effet, que le parricide ? A ce sujet, pour vous remettre dans l’atmosphère de l’époque, je voudrais vous raconter une petite anecdote. Je prenais un café dans un bar de Fort-de-France lorsqu’un ami qui passait en voiture me fait signe d’approcher car il avait visiblement quelque chose d’urgent à me dire. Je me lève, je quitte ma table et vais lui parler sur le trottoir, jusqu’à ce qu’un concert de klaxons l’oblige à redémarrer. Revenu à ma table, je vois la serveuse plantée là, qui me regarde avec des yeux effarés. Je lui demande ce qui ne va pas et elle de me répondre :
   « Mais ce n’est pas vous qui avez écrit ce livre contre Césaire ? »
   « Oui, pourquoi ? »
   « Mais vous êtes fou ! Vous avez laissé votre café tout seul et maintenant vous venez le reboire. Et si quelqu’un a glissé quelque chose dedans pour vous ? »
Et très charitablement, la serveuse de s’emparer de ma tasse et de ma ramener un nouveau café ! J’en ai bien sûr eut froid dans le dos. Si une serveuse qui n’avait pas lu mon livre (et qui me confirma ne l’avoir pas lu) estimait que l’on pouvait exercer des représailles contre ma personne, qu’est-ce que ça devait être au niveau de ceux qui l’avaient lu ? D’ailleurs, de nombreux amis me conseillèrent à l’époque d’éviter Fort-de-France et de me faire oublier quelque temps. Conseil que je n’ai évidemment pas suivi car j’ai toujours assumé tout ce que je fais quelles qu’en soient les conséquences. Refermons l’anecdote…
En fait, une grosse méprise avait accompagné la sortie de mon livre. Avant même de le lire, des voix s’étaient élevées pour dire que c’était le premier livre qui critiquait ouvertement Césaire. Or, c’était faux, archi-faux ! Quatre exemples :
  • En 1960, Frantz Fanon, depuis Tunis où il dirige El Moudjahid, l’organe du FLN algérien, a des mots très durs pour la politique suivie par Aimé Césaire.
  • en 1965, Daniel Boukman dans ses pièces de théâtre critique sévèrement cette même politique.
  • En 1972, Stanislas Adotevi, sociologue dahoméen publie un ouvrage intitulé « Négritude et négrologues », dans lequel il a cette formule assassine : « La Négritude c’est la manière noire d’être blanc. ». En 1972 donc, soit 20 ans avant la parution de mon livre !
  • En 1976, l’écrivain nigérian Wole Soyinka, qui n’avait pas encore obtenu le Prix Nobel de littérature mais était déjà largement connu, envoie à nouveau la Négritude dans les cordes avec une nouvelle formule assassine : « Le tigre ne crie pas sa tigritude, il bondit sur sa proie. »
J’ai pris ces 4 exemples, mais j’aurais pu en prendre 10. Donc, non, Confiant n’est pas le tout premier à avoir critiqué durement Césaire. C’est une ânerie de dire pareille, une martiniquânerie, oserais-je dire. Continuons…
Qu’est-ce qui fait donc l’intérêt de mon livre si des tas de gens ont déjà critiqué le Nègre fondamental avant moi   En fait, j’estime être le premier non pas à avoir critiqué Césaire, mais à avoir tenté de comprendre l’homme en refusant de séparer le poète de l’homme politique. Voilà, à mon sens, la vraie nouveauté de mon ouvrage ! En effet, quand on examine l’énorme masse de livres ou d’articles publiés à propos de Césaire, on peut faire deux piles séparées :
  • Une première pile, énorme, comportant plus d’une centaine de livres consacrée exclusivement à Césaire l’écrivain, à Césaire le poète.
  • Une deuxième pile, plus modeste, comportant une petit dizaine d’ouvrages consacrés exclusivement à Césaire l’homme politique, le rapporteur de la loi de 1946, le député-maire de Fort-de-France pendant un demi-siècle.
En fait, avant mon livre, nous vivions dans une sorte de consensus à propos de Césaire, consensus non dit, non avoué, mais bien réel que l’on peut énoncé ainsi : il ne faut pas confondre Césaire l’écrivain avec Césaire l’homme politique. C’est ce qui, par exemple, permet à des gens de Droite, à certains assimilationnistes, de révérer l’auteur du Cahier tout en étant virulemment opposé à ses idées autonomistes. C’est ce qui permet à d’autre de partager ces mêmes idées autonomistes tout en regrettant que sa poésie soit si opaque, si obscure et, disent-ils, si illisible pour le commun des mortels.
Ce que moi, j’ai fait, c’est rompre avec ce consensus. C’est refuser de couper Césaire en deux et c’est considérer qu’il y a une logique à l’œuvre entre son action littéraire et son action politique. Car, à mon sens, tous ces gens qui coupent Césaire en deux font de lui, sans même sans rendre compte peut-être, une sorte de schizophrène, une individu atteint de dédoublement de la personnalité. Or, moi, j’ai tenté de montré au contraire qu’il ne souffrait absolument pas de dédoublement de la personnalité et que l’immense mélancolie sous-jacente à son œuvre littéraire est un écho à l’impossibilité pour lui de concrétiser ses idées politiques et parfois d’être obligé de les trahir. L’œuvre dernière du poète, Moi Laminaire, en a été pour moi la preuve parfaite. Souvenez-vous :
   « J’habite une blessure sacrée »
La deuxième chose que j’ai tenté de faire dans ce livre, c’est de comprendre le rapport de Césaire au créole et à la culture créole en général et de montrer que c’est là le point aveugle de sa pensée. Que faute de les avoir intégrées dans sa réflexion, il s’est condamné à parler d’un monde noir imaginaire. Je veux négrifier la langue française, écrit Césaire ! Fort bien ! Vaste programme ! Mais comment ? Avec quelle langue nègre ? Le wolof, le bamiléké, le bambara ? Impossible, nos ancêtres ont été forcés dès la fin du 17è siècles d’oublier leurs idiomes maternels. Avec le créole ? Que non, répond Césaire qui voit dans cette langue la marque du compromis, voire de la compromission, entre l’esclave et son maître blanc. Alors le surréalisme aidant, il ira chercher dans les tréfonds de son inconscient « le vieil amadou africain », l’ultime braise d’africanité qui vit en tout nègre d’Amérique, pourrait-on traduire, afin de négrifier la langue du maître blanc. Je démontre dans mon livre qu’aussi séduisante soit cette théorie qu’elle ne tient la route ni psychanalytiquement ni linguistiquement. D’où vient donc ce refus chez Césaire du créole et de la culture créoles, langue et culture qui, dois-je le rappeler, sont celles du Nègre martiniquais ? De l’ancrage socio-historique du poète, point à la ligne. Qu’est-ce que je veux dire par là ? Ceci : qu’à la fin du 17è siècle, une fois que les colons français sont devenus des Békés et se sont enrichis grâce au commerce de la canne à sucre, ils se sont empressés de déclarer que le créole était un « jargon de Nègres » et l’ont rejeté ; au 19è siècle, les Mulâtres, premiers bénéficiaires de l’abolition, ont fait de même. Au tournant du 19è-20è siècle, la petite-bourgeoisie noire a suivi la même voie que les Békés et les Mulâtres. Ils ne pouvaient évidemment pas dire que le créole était une langue de nègres et l’ont décrété « lang vié neg » ce qui veut dire « langue de campagnards, de bouseux ». Et au milieu du 20è siècle, une fois que les Indiens-Kouli ont accédé à un certain bien-être, ils ont fait pareil eux aussi. Il y a donc une sorte de loi historique à l’œuvre dans notre société : chaque fois qu’une ethno-classe monte de deux ou trois barreaux sur l’échelle sociale, la première chose qu’il s’empresse de faire, c’est de voltiger le créole et la langue créole « an razié ». Fils de la petite-bourgeoisie noire, Césaire n’échappait pas à cette emprise. Ce qu’on aurait pu attendre de lui, c’est qu’en tant qu’intellectuel il refuse cette emprise.
Votre analyse est anachronique, m’objectera-t-on. En cette première moitié du XXè siècle, il n’était pas possible de faire pareille chose. Je persiste et signe avec deux exemples :
  • Gilbert Gratiant, plus âgé que Césaire, a refusé l’emprise du groupe mulâtre dont il était issu et a célébré la langue et la culture créole.
  • Paul Valentino, député guadeloupéen, assis sur les bancs de l’assemblée nationale en même temps que Césaire, a refusé la loi d’assimilation.
Une anecdote à propos de ce dernier : lors du procès à Pointe-à-Pitre des révolutionnaires de l’ARC, Luc Réinette avait fait appel à 4 témoins de moralité parmi lesquels, le peintre guadeloupéen Michel Rovélas, le vieux député Valentino, Geneviève Ménil, syndicaliste martiniquaise bien connue et moi-même. Comme vous le savez, les témoins n’ont pas le droit d’assister aux interrogatoires des accusés et on nous a enfermés pendant 3h dans une petite salle du Palais de Justice de Pointe-à-Pitre. Vous vous imaginez bien que j’en ai profité pour questionner Paul Valentino sur son refus de la loi de 1946 et sur ses rapports avec Césaire. Le temps qui nous est imparti ce soir m’interdit de vous donner les détails de notre conversation, mais tout ce que je peux vous dire, c’est qu’elle s’est achevée sur une phrase de Valentino en créole guadeloupéen, une phrase lourde de sens :
   « Sézè sé on boug ki enmé la Fwans ! »
Phrase absolument éclairante. Lorsque les colons français deviennent békés, au lieu d’assumer leur américanité, ils se veulent français d’Amérique, alors que leurs congénères anglais, espagnols et portugais se sont révoltés contre la métropole. Thomas Jefferson était un Blanc Créole, Simon Bolivar était un Blanc créole, Pedro II du Brésil aussi et encore José Marti, le Cubain. Et s’il n’y à qu’Haïti à être le seul et unique pays de tout le continent américain à s’être libéré par des Noirs créoles et non par des Blancs créoles, c’est en grande partie parce que ces derniers, à Saint-Domingue, ont refusé d’assumer leurs responsabilités historiques. Donc bon, en Martinique, les Békés se veulent français, ensuite les Mulâtres, ensuite la petite-bourgeoisie noire et enfin la petite-bourgeoisie indienne. Et cet amour de la France n’est aucunement en contradiction avec la revendication de la Négritude. On peut être Français et Noir. Par contre revendiquer la langue et la culture créoles entre en opposition frontale avec l’assimilationnisme français d’autant que ce dernier n’a eu de cesse de chercher à éradiquer pare tous les moyens cette langue et cette culture créoles. Quand on met face à face Français et Noir, on met côte à côte d’un côté une appartenance politico-culturelle et de l’autre une appartenance raciale. L’une ne gêne pas l’autre. Par contre quand ont met face à face Français et Créole, on oppose deux appartenances politico-culturelles et là, il y a forcément conflit. Il y a forcément incompatibilité.
Etre Français noir ou Noir français, ne m’intéresse pas. J’ai un pays, j’ai une culture, j’ai une langue qui sont créoles et que j’ai le devoir historique d’assumer. C’est ce qui en gros est ressorti de ma conversation avec Paul Valentino et de l’œuvre de Gilbert Gratiant. Donc, de grâce, qu’on arrête de nous bassiner avec l’antienne selon laquelle « A l’époque, il n’était pas possible de ceci ou de cela ! ». Valentino, Gratiant et bien d’autres, moins connus, étaient les contemporains de Césaire et ne partageaient pas ses idées.
Je ne vais pas être plus long, sinon il n’y aura pas assez de temps pour le débat. Ce que je voudrais réaffirmer avec force avant de terminer, c’est le droit absolu des enfants de critiquer leurs parents, c’est le droit absolu d’une génération de critiquer celle qui l’a précédée. Je crois qu’une des grandes forces de la civilisation occidentale, c’est justement d’en avoir très tôt fini avec le culte des aînés, des ancêtres et, à chaque génération, de bousculer les choses. Simplement, il faut que cette critique soit fondée, soit assise sur des bases concrètes. Pour écrire ce livre, j’ai relu tout Césaire plusieurs fois et j’ai lu presque tout ce qui a été écrit sur lui. C’est pourquoi il n’y a pas un point, pas un argument développé par moi qui ne soit appuyé soit par une citation de l’œuvre littéraire de Césaire, soit une citation de ses discours politiques soit une citation de quelqu’un ayant publié un ouvrage sur lui. Je crois que c’est là le minimum d’honnêteté intellectuelle que l’on doive exiger de toute personne qui se pose en critique. J’ai pu certes me tromper, mal comprendre tel extrait de Césaire, mais c’est toujours de bonne foi. Jamais dans l’intention de lui nuire gratuitement.
Oui, nous avons le droit et même le devoir de critiquer nos anciens. On voit en Afrique les ravages de cette révérence permanente envers les anciens. Ce qui veut dire que si dans vingt ans, un jeune Martiniquais écrit un livre intitulé « La traversée paradoxale de Raphaël Confiant » et qu’il me critique pour n’avoir pas su assumer mes idées ou les concrétiser, je ne m’en offusquerai absolument pas. Je suis le premier conscient des insuffisances et des manquements de ma génération, celles qui est née dans les années 50 du XXè siècle.
Mesdames et messieurs, je vous remercie.
 
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