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FRANTZ FANON, UNE VOIX QUI CONTINUE A NOUS PARLER AUJOURD'HUI ?
08-10-2017
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Propos introductifs de Louis Boutrin

Difficile exercice que de se mouler dans la vie d’un homme et, à travers son personnage, de s’exprimer en son nom et de faire revivre à la fois ses convictions profondes, ses moments de lutte héroïque et son humanisme.


Cet exercice est d’autant plus difficile que le personnage en question a traversé le siècle dernier à la vitesse d’une météorite tout en laissant une empreinte indélébile au panthéon des grands penseurs contemporains.

 

C’est pourtant cet exercice périlleux qu’a choisi Raphaël Confiant, en se réincarnant dans le corps, la pensée et l’œuvre de Frantz Fanon.

 

C’est donc ce saut qualitatif qu’a effectué Confiant en présentant « L’insurrection de l’âme », une facette originale de la vie de Fanon qui s’éloigne très nettement des hagiographies habituelles de celui que Mohammed Boudiaf et Rabah Bitat aiment à qualifier de fils de la « Martiniqualgérie ».

 

C’est durant mon exil estudiantin que j’ai personnellement rencontré Fanon. Moment d’enthousiasme partagé d’insouciance quant aux incertitudes sur l’avenir, cette période estudiantine est également celle d’un grand questionnement sur soi-même, sur notre devenir collectif en tant que peuple. Questionnement qui donne encore plus de sens à l’engagement militant de toute une génération et que Frantz Fanon, Albert Memmi et bien d’autres, ont contribué à combler.

 

Certes, beaucoup d’auteurs se sont frottés à l’exercice. De ce foisonnement littéraire, on retient généralement les œuvres d’Abdelkader Benarab (Frantz Fanon : L’Homme de rupture), de Pierre Bouvier (Aimé Césaire et Frantz Fanon) ou de David Macey (Frantz Fanon, une vie). 

 

Pour ma part, la contribution de Renate Zahar intitulée L’œuvre de Frantz Fanon, publiée en 1970 aux éditions Maspéro, mérite une attention particulière. Zahar revisite l’œuvre de Fanon notamment celle qui traite du rapport dichotomique des colonisés vis-à-vis de leur culture, de leurs civilisations propres vis-à-vis de celles de l’étranger : « Les institutions sociales traditionnelles, par exemple les assemblées collectives ou juridictions communes sont vouées à la ruine par le colonialisme. Sous le contrôle de l’administration coloniale et la présidence de collaborateurs, elles ne sont plus qu’une farce. L’histoire du pays risque elle-même de tomber dans l’oubli, sous la suggestion constante des moyens d’information et de communication, comme si l’histoire avait l’Europe pour seul théâtre. L’histoire que le colonisateur écrit n’est donc pas l’histoire du pays qu’il dépouille mais l’histoire de sa nation en ce qu’elle écume, viole et affame (…) ». (RZ page 50)

Plus près de nous, on retiendra les contributions de Daniel Boukman, (Frantz Fanon, Traces d’une vie exemplaire) paru en 2016 aux éditions L’Harmattan ainsi que celle d’André Lucrèce, (Frantz Fanon et les Antilles. L’empreinte d'une pensée), éd. Le Teneur, Suresnes, sortie en 2011 à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Fanon.

 

Pour André Lucrèce, l’approche est avant tout sociologique « S’intéresser de près aux discours, à la pensée et aux récits de Frantz Fanon en vue, principalement, de mieux appréhender « la réalité antillaise » et quelque peu militante car il convient - et je cite Lucrèce - : « de répondre à l'oubli inconcevable qui frappe la pensée de Frantz Fanon. Cet oubli ne relève ni d'une distraction ni d'une étourderie. Elle est la marque d'un parti pris qui prend la forme d'un ajournement et d'un aveuglement, venant d'une part de gens qui voudraient nous faire croire qu'il s'agit d'une pensée fragilisée par l'obsolescence, venant d'autre part d'auteurs qu'une telle pensée dérange et qui pratiquent une hostilité soigneusement distillée. Le scandale que constitue l'incommensurable éclipse d'une pensée conçue dans l'acte et la vérité d'une réalité concrète nous ordonne la réinscription de l'oeuvre de Frantz Fanon au coeur de la réflexion sur la réalité d'aujourd'hui. En premier lieu, sur la réalité antillaise ».

 

Avec Confiant l’approche est à la fois innovante et romancée.

 

Innovante, car doté du génie de l’observation, Confiant attache une grande importance à la précision des lieux, au contexte historique et à la fulgurance d’une pensée complexe hors pair, pour mieux se mouler dans la vie de Frantz Fanon.

 

Romancée, car Confiant arrive à tremper sa plume dans les moindres recoins, dans les détails les plus repliés de l’œuvre de ce grand penseur qu’est Fanon avec son style, sa manière de construire l’histoire, qui vous garde en haleine et qui vous accroche littéralement malgré l’insignifiance de l’agitation médiatico-syndicale du moment.

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De cet exercice, il en résulte un émerveillement sur la profondeur de l’œuvre de Frantz Fanon, sa dissidence pour rejoindre les troupes françaises, son engagement dans l’Armée française de la Libération après le ralliement au général De Gaulle puis dans la résistance nationaliste algérienne aux côtés du FLN, son analyse de la colonisation et de la relation Colonisé-Colonisateur, ses apports à la psychiatrie moderne, sa rencontre avec Jean-Paul Sartre et bien sûr son œuvre littéraire et son apport incommensurable dans la pensée tiers-mondiste.

 

L’œuvre d’une courte vie d’à peine 36 années est ainsi passée en revue depuis son lit d’Hôpital de Bethesda (Washington) jusqu’à son dernier souffle et sa montée en Galilée : « Je sens mes forces m’abandonner. Me trahir. Depuis quatre ou cinq jours, ne ne parviens plus à avaler quoi que ce soit et j’y vois trouble. Un bourdon permanent m’insupporte aux oreilles. Les globules blancs sont en train d’avoir raison de mon corps noir. « Toute cette blancheur qui me calcine », avais-je prémonitoirement écrit dans Peau noire, masques blancs ». (RC page 357)

 

Là où Raphaël Confiant diffère c’est la maestria avec laquelle il parvient à vous captiver au point d’oublier les évènements qui vous entourent.

 

Alors, me direz-vous, que reste-il aujourd’hui de la pensée de Frantz Fanon dans les doctrines politiques contemporaines ?

 

Fanon est-il une voix qui continue à nous parler aujourd’hui ?

 

Autant de questionnements que je vous invite à partager après, bien sûr, l’exposé et le point de vue de Raphaël Confiant sur ce sujet aux multiples complexités.

 

Mèsi anpil,

Mèsi anchay

 

Case-Pilote, le 6 octobre 2017

Louis Boutrin

 

SOURCE : MONTRAY KREYOL 

 

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