« Adan djol Tan / Dans les gueules de Chronos » de Térèz Léotin

Dans son dernier ouvrage « Adan djol Tan chenfè mil tet-la/Dans les gueules de Chronos le chien-fer à mille têtes », l’écrivaine Térèz Léotin, fidèle à sa plume et à sa démarche d’écriture bilingue, met le créole au même niveau du français. Elle propose un roman structuré en deux parties, où le créole ouvre la danse en première partie, avant de laisser place à sa traduction en français dans la seconde. Marie-Anne Joseph, étudiante en Master en Langues, Littérature et Civilisations étrangères et Régionale, nous relate la richesse lexicale de ce roman qui, sans nul doute, demeurera un joyau de la littérature créole.

Térèz Léotin s’aide de la lumière et de la force du temps pour nous livrer une réflexion profonde sur la condition humaine. L’aventure débute autour du parcours de vie  d’Annonciade Kalimo originaire de la commune du Saint-Esprit, du siècle dernier à nos jours, son existence est retracée depuis son enfance jusqu’à l’âge mûr. Et voilà que le lecteur se met à se questionner, à penser que la vie de ce personnage central reflète singulièrement celle de l’autrice originaire également du Saint-Esprit, mais qu’en savons-nous réellement, puisque tout au long du récit l’auteure et Annonciade discutent ?

En effet, à travers cette trajectoire, le récit devient comme une exploration intime pleines de nombreuses expériences qui façonnent une vie, les souvenirs d’enfance, les blessures, les moments de joie, mais aussi les souffrances et les questionnements jalonnent le passage des années. L’héroïne Annonciade, apparaît comme une figure à la fois singulière et universelle. Son histoire reflète celle de nombreuses autres existences elles aussi confrontées à l’écoulement inexorable du temps.

Le titre du livre interpelle. Il constitue en lui-même une clé de lecture. La référence à Chronos une figure mythologique du temps, suggère l’idée d’une force qui engloutit tout sur son passage. Quant à l’image du « chien fer à mille têtes », elle renforce cette métaphore, tendant à dire que le temps possède plusieurs visages, plusieurs rythmes, plusieurs façons d’agir sur la vie humaine. Elle nous renvoie à la réalité de nos croyances qui disent que le chien-fer, que nous ne rencontrons plus dans nos rues, conduit les âmes à travers ciel.

Ce temps est en effet un chien-fer qui accompagne les moments heureux. Ce même temps qui devient aussi lourd voire étouffant dans les périodes d’épreuves. Ainsi, Térèz Léotin montre que le temps d’une vie n’est pas seulement une mesure chronologique, il est surtout et pour chacun de nous une expérience vécue, subjective parfois douloureuse. A travers les quinze chapitres qui composent le roman allant de « Un passé composé à celui du temps de quitter l’instant », le lecteur est invité à suivre les mouvements de sa propre mémoire comme on suivrait le fil d’une histoire racontée à voix haute, où chaque souvenir apporte un éclairage nouveau  au sens de l’existence. La narration prend souvent la forme d’une introspection avec les souvenirs qui surgissent, se superposent et se transforment, révélant la manière dont la mémoire reconstruit le passé. Au final, le lecteur pourrait se demander : Que reste-t-il d’une vie lorsque les années passent ?

La richesse lexicale du créole de ce roman, des mots tels que divalkasion/délires ou vagabondages aussi ou encore lantouwonnay-ou/son environnement est gage de la perpétuation de ce patrimoine immatériel, qu’est la langue créole. La constance de l’engagement de cette auteure à sauvegarder la langue créole est remarquable, aussi le 03 février 2026, Térèz Léotin a été nommée par le ministère de la Culture, chevalière des arts et des lettres. Elle le mérite.

Marie-Anne Joseph