Insultes comment réagir ? Profitez de vos ennemis pour philosopher !

mallikasherawat.jpgSchopenhauer, Spinoza, Bouddha, Shantideva… Les grands penseurs ont posé un regard paradoxal sur les relations humaines. Et nous invitent même à apprécier les personnes que nous aimons le moins ! Contrepoint décapant en six leçons.

Pouvoir aimer tout le monde serait formidable. Et être aimé de tous, ce serait encore mieux ! Les ennemis intentionnels, ceux qui « nous veulent du mal et cherchent à nous nuire » (Le Petit Larousse), sont heureusement assez rares. Mais les  non-amis  sont légion : tous ceux qui nous contredisent, nous provoquent, nous pourrissent l’existence.  

Rien de surprenant si, de la haute antiquité jusqu’à nos jours, les philosophes – à commencer par Arthur Schopenhauer, grand spécialiste en la matière – n’ont cessé de s’interroger sur nos difficultés à vivre avec ces autres, justement parce qu’ils sont "autres". Quand le ver est dans le fruit et que le « non-ami » se montre envahissant. Comment s’en sortir ?

En acceptant une fois pour toutes qu’il est impossible de plaire à tout le monde. Et surtout en prenant conscience qu’il est possible d’évoluer grâce aux tracas mêmes que ces "autres" nous font subir. Voici trois encouragements "philosophiques" pour tirer profit des rencontres les plus désagréables.
       
Bouddha

« Comme l’éléphant de combat reçoit la flèche jaillie de l’arc, ainsi supporterai-je patiemment l’insulte »

La patience est l’une des vertus cardinales du bouddhisme. Mais ce n’est pas quand on est seul que l’on peut s’y exercer : nous avons besoin des autres pour pouvoir la mettre à l’épreuve. Cultiver la patience dans le sens bouddhique du terme, c’est être endurant, tolérant et capable de supporter les nuisances sans jamais perdre le contrôle de soi-même. Contrairement à Jésus, le Bouddha ne nous dit pas de tendre l’autre joue : il ne s’agit pas de résignation passive ni de soumission, mais d’une attitude ferme et posée face à ceux qui nous contrarient, nous perturbent ou nous agressent.

Pratiquer la patience, c’est mener un combat perpétuel, non pas contre nos adversaires extérieurs mais contre nos plus grands ennemis intérieurs: la colère et la haine.

Comment s’y prendre ? En commençant par développer l’ "esprit antiadhésif" préconisé par le maître tibétain Sogyal Rinpoché : entraînons-nous à laisser glisser sur nous les paroles malveillantes, comme si nous étions recouverts de téflon : sans leur permettre d’ attacher… et de nous attacher.



A lire : Les Dits du Bouddha : le hammapada (Albin Michel,2004) et Le livre tibétain de la cie et de la mort de Sogyal Rinpoché (Le Livre de Poche, 2005)
       

Shântideva

« Un ennemi acquis sans effort, c’est un trésor trouvé dans la maison. Il doit m’être cher, cet auxiliaire de ma vie spirituelle »

En mettant en pratique ces enseignements, nous pourrions bien découvrir que, loin d’être une disgrâce, croiser un ennemi est en réalité une aubaine, qui nous oblige à nous remettre en question et donc à évoluer. Transformer l’ennemi en allié intérieur est une force.

Si nous faisons l’effort de nous demander ce que cet individu est venu nous dire (pourquoi lui, pourquoi ici, pourquoi maintenant ?) et quelle leçon se cache derrière cette pénible rencontre, notre regard sur lui change radicalement : nous voyons moins son intention de nous nuire que les bénéfices que nous pouvons en retirer. De là à lui être reconnaissant d’être là, il n’y a qu’un pas !

A lire : La Marche vers l’éveil de Shântideva (Padmakara, 1997).

Spinoza


« Ne pas railler, ne pas pleurer, ne pas détester, mais comprendre »

Rien ne nous garantit qu’en nous laissant aller au mépris, à la colère ou à la victimisation, nous ferons du tort à ceux qui les ont suscités : ce qui est sûr, c’est que nous en faisons à nous-même.

L’exhortation de Spinoza rejoint une des grandes leçons du bouddhisme : pour maîtriser nos émotions négatives, il faut remonter aux causes de la haine de l’autre, ce qui demande d’abord un effort intellectuel. Passer de l’émotion à la compréhension est possible. Si l’on comprend que celui qui fait du mal à autrui est quelqu’un qui va mal et mérite notre compassion, on se sent mieux.

Mais attention : comprendre est une chose, pardonner en est une autre, et prendre en compte la souffrance de nos ennemis ne fera pas automatiquement de nous des petits saints. André Comte-Sponville explique que l’on ne peut pardonner qu’à ceux qui nous le demandent, après avoir reconnu leurs torts. Il cite à ce propos Vladimir Jankélévitch : « Non, le pardon n’est pas fait pour les porcs et leurs truies. »

A lire : Le Traité politique de Spinoza (PUF, 2003), Petit Traité des grandes
vertus d’André Comte-Sponville (Seuil, “Points”, 2001) et Le Pardon de Vladimir Jankélévitch (Aubier, 1993).


Alain

« Ce qui est étrange de l’étranger, c’est qu’il n’est pas moi »

 

Si les autres nous semblent parfois des étrangers, tous ne sont pas des ennemis, bien loin de là. Il y a aussi l’immense cohorte de ceux qui, étant différents, nous sont indifférents : si parfois ils nous gênent, c’est parce qu’ils ne fonctionnent pas comme nous, n’ont pas les mêmes valeurs et portent un autre regard sur la vie. Un ennemi est l’occasion rêvée pour se confronter au problème crucial de l’altérité car, étant en quelque sorte une caricature de "l’autre", il nous oblige à cultiver la tolérance.

Espérer changer les autres est une pieuse illusion et mieux vaut, comme le conseille Schopenhauer, les prendre tels qu’ils sont : « Si nous condamnons un autre sans réserve, il ne lui restera plus qu’à combattre en nous un ennemi mortel, puisque nous ne voulons lui reconnaître le droit d’exister qu’à la condition de devenir un autre que celui qu’il est immuablement. C’est pourquoi, quand on veut vivre parmi les hommes, il faut laisser chacun exister et l’accepter avec l’individualité, quelle qu’elle soit, qui lui a été départie. »


Montaigne

« Ce que je trouve mal sain, n’est-ce pas pour être moi-même mal sain?  “ Ne suis-je pas moi-même en coulpe ? »

 

Incapables de prendre du recul par rapport à nous-mêmes, nous sommes incapables de nous voir tels que nous sommes. Le seul moyen de nous faire une idée de nos défauts, c’est de nous servir de ceux des autres comme d’avertissements. Comme le disait Shopenhauer : « Qui critique les autres travaille à son propre amendement ».

Regarder les autres pour mieux se voir soi-même est possible car nous remarquons chez l’autre ce que nous ne pouvons pas -ou ne voulons pas- voir en nous-même : c’est ce que la psychanalyse appelle projection, et que, plus de trois siècles avant Freud et Jung, le grand Montaigne avait parfaitement compris.

Chaque critique que nous faisons à un autre est un clignotant qui s’allume sur notre tableau de bord personnel : il faut en tenir compte et en profiter pour aller voir ce qui ne va pas chez nous.

A lire : Essais, livre III de MOntaigne (PUF, 2002)

 

       
Nathalie Chasseriau